lundi 17 octobre 2011

Thomas Bernhard, "Gel" / 1963



Premier roman de notre écrivain autrichien préféré. Livre où se déverse en de longs monologues la détestation de tout ce qui se meut. Le narrateur a 23 ans, c'est un étudiant en médecine qui doit effectuer un stage original et curieux : son supérieur lui demande d'enquêter sur son frère, le peintre Strauch. Celui-ci passe le plus clair de son temps dans la forêt qui entoure un village de montagne. Peu à peu une relation intime va se nouer entre le vieillard et le jeune homme. Le premier "s'était entraîné à jeûner, menant une vie primitive, aux besoins très modestes." Le second est invité à "ne pas trop réfléchir." Le vieillard le fait à sa place, vampirisant le stagiaire par ses longues interventions verbales. Il vit ici, en pleine campagne, près des paysans, des gens de peu, là "où le bétail est mieux traité : on souhaite posséder un cochon, pas un enfant."
Le vieillard semble aimer le jeune homme si l'on en juge par la fréquence de ses confidences. Il le cherche et aime à être en sa compagnie. Le flux verbal endort le narrateur comme une séance d'hypnose ou une couette chaude revêtue après un repas copieux, un jour de grande fatigue. L'abandon le gagne, "j'en viens à oublier complètement pourquoi je suis là. Pour faire des observations, une enquête. Cela me revient à l'esprit."
La vieillisse nihiliste, mais d'un nihilisme qui peut effrayer dans certains passages et parfois qui peuvent faire rire tellement le procédé est poussé à l'extrême, comme dans certains récits kafkaïens où l'horreur le dispute à l'absurde, cette vieillesse ruine les espoirs de la jeunesse, les étouffent. "Tout n'était plus qu'infection" dira le narrateur, le vieillard occupant ses pensées jour et nuit puisqu'il se doit de retranscrire le plus fidèlement possible les observations enregistrées de la journée pendant le peu de temps qu'il lui reste avant qu'une autre ne commence. D'abord fasciné par cet homme il finit par constater qu'il est "une synthèse de tous les naufrages", il finira "atteint par sa maladie".
"Tout chez chacun, se manifeste toujours de façon différente. Ainsi, chez l'un, par exemple, le gel signifie son engelure, chez l'autre, une petite ville baignant sous le soleil... Finalement "gel" peut aussi signifier la chute d'un empire, comme nous savons."
La disparition du vieillard va mettre un terme à ces pages emplies de fiel, écrites avec des phrases qui scandent l'autodestruction en un rythme répétitif, un battement ininterrompu, efficace et persistant. 
Rien, ni personne à sauver en ces lieux, juste le froid de plus en plus vif d'un retrait, d'un abandon.

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