dimanche 13 novembre 2011

Jean-Paul Sartre, "Les mouches" / 1943



La pièce est jouée en juin 1943. Sartre veut d'abord remuer le spectateur et lui retirer le sentiment de défaite que Pétain et ses sbires ont installé officiellement. L'acceptation de l'humiliation, les remords, la résignation ne doivent plus être la norme. C'est Oreste, le fils exilé qui revient à Argos, qui sera le déclencheur. Agamemnon, son père, a été assassiné et c'est Egisthe, le tyran, qui règne avec Clytemnestre, l'épouse infidèle. Le couple souverain fait régner la peur à coups de repentirs et de fables funestes. Electre, la soeur d'Oreste rêve de vengeance, Jupiter, quant à lui, ne désire pas que les hommes soient libérés et sereins, leur culpabilité les tient en son pouvoir.
Oreste frappera et s'en ira.
La dimension politique est forte, il est aisé de voir en Pétain ce tyran creux, faible qui est conscient de son peu de pouvoir. Oreste arrive à Argos presque par hasard, par curiosité. Il souffre de ne rien ressentir, il est l'étranger de la ville, celui qui n'y a aucun souvenirs. La danse d'Electre ravive en lui un sentiment longtemps oublié, celui d'une liberté totale qui le conduit à agir. Le théâtre sartrien doit réveiller : "Sentez-vous peser sur vos visages et sur vos mains les regards de ces millions d'yeux fixes et sans espoir ? ils nous voient, ils nous voient, nous sommes nus devant l'assemblée des morts."(Acte II, Ier tableau, scène 3). Ces spectateurs, assemblée vivante, doit prendre ces mots pour elle-même. Plus loin (Acte II, IIème tableau, scène II) : "Vois tous ces hommes morts qui sont ici : ils ne pipent mot, ils s'arrangent pour ne pas gêner."
L'inaction politique mais surtout le manque d'action, le manque de liberté. Le combat n'est pas tant livré entre Oreste et Egisthe qu'avec Jupiter. C'est la dimension philosophique de l'oeuvre qui dépasse le contexte historique pour en dévoiler une teneur plus large. "le secret des dieux et des rois : c'est que les hommes sont libres."(Acte II, IIème tableau, scène IV) :  Oreste le découvre et en use, il tourne le dos à Jupiter, laissant là les fables divines. Vient alors la désolation, l'existence fade (la contingence sartrienne) mais aussi la nécessité de faire de sa vie un chemin, de prendre cette liberté. C'est justement cette liberté qu'il laisse aux habitants d'Argos lorsqu'il les quittera, alors même qu'il pourrait devenir l'élu, le chef. Le héros (anti-héros) chez Sartre ne veut ni reconnaissance, ni gloire. Il est responsable de sa destinée. Il est seul. 

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