Expérience vraiment particulière que la lecture de ce roman touffu. Plusieurs récits se mêlent, s'entrecroisent et l'on a du mal à en suivre le fil. Volonté évidente de l'auteur de superposer les différents ensemble et d'ajouter des couches de savoir historique, politique, artistique qui noient le lecteur, forcé d'accepter une hétérogénéité qui est la vison même du monde qu'offre Pynchon aux regards.
Multiplication des lieux, des intrigues, des époques. Quand bien même le lecteur serait équipé de son carnet et de son stylo, il perd pied et fait confiance en des signes dispersés ici et là...
D'abord le récit des aventures de Benny Profane, ancien matelot qui se met à vivoter avec une bande appelée la Tierce des paumés. Benny va de petit boulot en petit boulot, il chassera des alligators dans les égouts de New-York, se prendra des cuites terrifiantes, cherchera l'amour...
Ensuite Herbert Stencil qui cherche une femme : V., trouvée dans le journal intime de son père. Cette quête l'emmène du Sud-Ouest africain jusqu'à Malte en passant par Paris. Il faut ajouter quantité de personnages, tous plus ou moins fêlés et qui gravitent dans un monde chaotique où le sens se perd.
Les signes dispersés...
Page 74 de la présente édition, la poursuite de V. ? "une recherche purement intellectuelle, une aventure de l'esprit...". Ce qui pourrait définir le roman.
Page 180, échange entre Benny et Lucille :
- Y a de drôles de trucs que je pourrais dire, commença Profane.
- On les a tous dits, murmura-t-elle.
Comme un constat de la littérature, la vaine ambition de proférer un message neuf...
Un autre passage sert l'argumentation ci-dessus lors d'une poursuite qui voit Godolphin être le héros du passage, héros étant un terme excessif :
"Bonté divine, se disait-il futilement, je les ai déjà vus. J'ai déjà vu tout cela il y a vingt ans, dans un vaudeville." (page 234)
Pas d'individu charismatique, des paumés, des jocrisses (le substantif revient souvent dans le roman), page 366 : "Un héros qu'était-ce ? Randolph Scott, qui savait manier un revolver six coups, la bride de son cheval, un lasso."
"Le tissu de l'histoire contemporaine, songeait Eigenvalue, doit être tout en fronces, si bien que pour les gens qui, comme Stencil, se trouvent au creux d'une de ces fronces, il est impossible de discerner la chaîne, la trame ou le motif de l'ensemble. Néanmoins le seul fait d'exister au creux d'une fronce fait supposer d'autres fronces semblables, chacune enfermée dans un cycle sinueux, et l'on en vient à prêter à ces cycles une importance plus grande encore qu'au tissage proprement dit et l'on abolit toute idée d'unité. C'est ainsi que nous sommes charmés par ces automobiles si drôles des années trente, par la mode si curieuse des années vingt, par les étranges pratiques morales de nos grands-parents. Nous sommes producteurs et spectateurs de comédies musicales, dont ils sont les héros, et nous nous laissons embringuer dans une fausse représentation et une nostalgie bidon de ce qu'ils ont été. Et, conséquemment, nous sommes fermés à toute notion de tradition continue. Si nous avions vécu sur la crête de la vague, il en aurait été autrement. Au moins, nous aurions pu voir." (p. 195)
V. : un roman tout en fronces qui entraîne son lecteur au creux de ces fronces...


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